Publié par : patataq | 30 novembre 2011

Ouarzazate et mourir (de faim)…

Voici un des nombreux Ksar, c'est-à dire un village fortifié, qui parsèment la région de Ouarzazate

Cela faisait un petit moment que l’idée de faire un jeûne me titillait les papilles… J’avais un jour parcouru un dépliant proposant des stages de jeûne et randonnée, et depuis lors cette perspective pourtant peu réjouissante de prime abord exerçait sur moi une attraction presque mystique. C’est un sentiment qui venait du ventre, paradoxalement, à croire que ce dernier souffre de certaines tendances sado-masochistes… Eh bien mon intuition ne m’avait pas trompé! Je me suis ainsi retrouvé pendant une semaine à jeûner et à me balader au milieu des palmiers à Ouarzazate au Maroc, dans cette oasis aux portes du désert qui servit longtemps de point de départ aux caravanes traversant le Sahara en direction de Tombouctou ou encore aux fidèles en partance pour un pèlerinage à pied à la Mecque, qui durait à l’époque deux ans… Fallait être motivé!

A l'intérieur d'une Kasbah, une maison fortifiée, transformée en riad-hôtel de luxe...

Au moment d’écrire ces lignes, je me retrouve à Marrakech pour entamer ma phase de reprise comme on dit et le verdict est sans appel : je me suis converti en apôtre du jeûne! Bon, peut-être pas encore au même titre que Yannick Noah qui le pratique trois fois par an (serait-ce le signe indirect d’une vie dissolue?) mais quand même, je suis conquis! Cette approche va pourtant totalement à l’encontre de notre conditionnement culturel. Car, c’est bien connu, quand on est malade, on doit bien manger pour reprendre des forces, hein mon pouillon! D’ailleurs quand on maigrit, c’est un signe de mauvaise santé, ce qui n’est en fait pas tout à fait faux… Cependant, on ferait bien de laisser les commandes à notre corps qui sait parfaitement ce qu’il fait en nous coupant l’appétit. On ne remplace pas des millions d’années d’évolution par une étincelle de logique cartésienne. Car le corps, pour pouvoir se guérir, a besoin de concentrer toute son énergie sur la récupération, l’éradication de la maladie, et se réserve bien d’aller en dépenser dans le puit sans fin que représente le système digestif. Qui plus est, quand on ingurgite plus d’énergie que ce que le corps en dépense, celui-ci va stocker le surplus sous forme de réserves et de toxines. Dès lors le jeûne ou une diète est le seul moment où le corps, en déficit d’énergie, va puiser dans ses réserves et éliminer ses toxines. Au bout d’une semaine, on ressort de ce processus d’élimination avec une pêche d’enfer et des organes internes (presque) dignes de ceux d’un nouveau-né…

Le Ksar D'Aït-Ben Haddou, classé comme patrimoine mondial de l'humanité, où on été tournées notamment des scènes des diamants du Nil et de Gladiateur

Dans ce cas-ci j’ai réalisé ce qu’on appelle un jeune dynamique, où l’on se prend le matin un bon verre de jus d’orange avant d’entamer une petite séance de gymnastique et de partir ensuite en balade pendant trois ou quatre heures dans les environs, suivie d’un temps libre l’après-midi puis on se retrouve autour d’un bon bouillon de légumes sans fibre le soir, mmmmmmhh! Je suis passé pendant cette semaine par tous les états, d’une énergie débordante à l’envie de dormir en marchant, avant de repartir ragaillardi par une sieste de vingt minutes. En fait, pour pouvoir se soigner, le corps a besoin de revivre la maladie, vous allez le sentir passer là où vous avez besoin de le sentir passer… Dans mon cas, sans surprise, le foie avait accumulé un peu de heu, disons de tension. De là des cernes marquées, une production de bile assez importante et une perte d’énergie avec un teint jaunâtre à certains moments de la journée. Par contre, une fois l’étape d’assainissement passée, quel bonheur! On ressort de cette semaine de jeûne avec un teint qui sent bon la bonne santé et une énergie renouvelée dans un corps débarrassé d’une bonne partie de ses toxines… Le pied!

Dans un oasis au détour d'une balade... Petit coin de paradis

Par contre cette phase d’élimination des toxines n’est pas des plus glamour… Préparez-vous, surtout le matin, à puer de la gueule, à avoir les urines bien chargées et à sentir… hum… pas la rose. Effectivement, quand le corps élimine, c’est pas top pour l’entourage! Au niveau de la sensation de faim, en fait ça va, on ressent plus une envie de manger aux heures de repas qu’une faim véritable. Bon, mieux vaut éviter de commencer à parler cuisine évidemment, mais ce n’était vraiment pas la partie la plus difficile. A part cela, le cerveau carbure à 200% en profitant de toute l’énergie libérée depuis que le corps ne la dilapide plus dans le joug digestif, en se mettant en phase d’autolyse (il consume ses propres réserves). Car toute l’énergie nécessaire pour le corps est en fait déjà là, présente sous forme de toxines, de protéines et de graisses. C’est pour cette raison que tant que le corps ne sera pas en train de s’attaquer lourdement à un problème interne, vous sentirez plutôt un regain d’énergie. Vous ajoutez à cela quelques massages et hammams, une perte de poids de dix pour-cent de votre masse corporelle (que l’on va récupérer, au moins en partie), et cette expérience devient même assez plaisante!

Dans la Medrassa Ben Youssef à Marrakech, autrefois université principale de la ville, très finement ornementée dans le style Maure-Andalou

Mais attention, pas question d’entamer un jeûne le lendemain d’une fête orgiesque ni de le terminer par un festin royal, le processus s’accompagne obligatoirement d’une période de préparation et d’une autre de reprise d’une semaine chacune, pour un total de trois semaines en tout. Pendant la phase de préparation, on va petit à petit diminuer les quantités et faciliter le travail de digestion en arrêtant progressivement les viandes, les excitants, le sel, les dérivés animaliers, les produits laitiers et enfin les féculents pour ne terminer la semaine qu’en mangeant des légumes et des fruits en petite quantité, avant de réaliser une purge de son système digestif qui marquera le début du jeûne proprement dit. La reprise se fait de la même manière en sens inverse. Mieux vaut entamer son premier jeûne avec un encadrement et au sein d’un groupe de gens qui ont décidé de vivre la même expérience. C’est apparemment beaucoup plus difficile à réaliser en restant dans son quotidien…

Dans les ruelles à l'intérieur de la medina d'Essaouira

Il y a aujourd’hui moins de dix mille personnes qui pratiquent le jeûne en France contre à peu près trois millions en Allemagne où la technique est plus répandue et aujourd’hui officiellement reconnue en tant que méthode thérapeutique. Au final, en laissant son médecin intérieur exprimer son plein potentiel pendant une semaine, on ressort profondément nettoyé et assaini de l’intérieur. C’est aussi une expérience qui vous aide à reprendre contact avec vous-même et à prendre des décisions intuitives et profondes, parfois difficiles, qui vous conviennent le mieux. Après cette première expérience, on peut aussi passer à une étape plus avancée de récupération et de réparation, soit en réalisant un jeûne dynamique sur une plus longue durée, soit en accélérant le processus à travers un jeûne statique. Cette technique plus ancienne et plus efficace au niveau thérapeutique est nettement plus désagréable à vivre, car toute l’énergie est concentrée dans le processus d’élimination et de réparation, vous laissant cloué au lit la plupart du temps. On rentre là dans le domaine des jeûnes thérapeutiques capables, en fonction de votre âge, de votre vitalité et de votre état psychologique, de soigner en profondeur des affections graves comme des débuts de cancer, des diabètes de type II, des inflammations avancée du côlon, etc.

Un vendeur d'épices plein de promesses...

Je ne suis donc pas mort de faim à Ouarzazate contrairement à ce qu’affirme le titre de cet article, et j’ai d’ailleurs décidé de recommencer un jeûne, sans doute plus long, dans les six mois à venir. En attendant je continue mon périple au Maroc et je termine cette chronique depuis Essaouira où je prends des cours de kite-surf. Après, je vais aller voir la vallée du paradis au nord d’Agadir, nom donné par des hordes de joyeux hippies qui s’y baladaient apparemment nus dans les années 70. Et d’après ce qu’on dit, ce nom n’est pas usurpé… Heureusement que j’ai une bonne crème solaire à base d’huile d’Argan pour éviter les coups de soleil sur les fesses!

Hasta la proximiam!

Patrick

P.S  Pour le reste des photos, c’est par ici ->

https://picasaweb.google.com/patataq/20011203MarocEtJeune#slideshow

Publié par : patataq | 4 septembre 2011

Ascension avortée du Stok Kangri, 6123m, Ladakh, Inde

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Publié par : patataq | 28 août 2011

MSF Trauma Centre, c’est parti!

Dimanche 28 Août 2011, aéroport international de Kabul.

L’entrée de l’hôpital, juste avant sa rénovation. Maintenant c’est tout blanc et rouge

Je m’envole enfin vers mes vacances ! Instantané de liberté, nerfs en transit, j’en avais immensément besoin. Quand je reviendrai, il me restera six semaines à Kunduz avant de revenir fin octobre à Bruxelles. J’aurai tenu huit mois. Pas douze. À mon retour de vacances, le centre sera ouvert aussi, insh Allah, après six mois à un régime d’enfer. Six mois à traiter des problèmes qui surgissent à un rythme jamais vécu auparavant. Et que j’espère ne plus jamais devoir vivre par après… Trop is te veel, c’est bien connu !

Petit discours inaugural, le centre est officiellement ouvert!

Si tout se passe bien – on ne sait jamais – le centre de trauma est censé ouvrir demain, sans cérémonie (Rem. : il a en effet ouvert ses portes le 29/08). Il sera là pour les patients qui en auront besoin, c’est tout. On veut éviter que l’événement soit récupéré au niveau politique, le gouverneur rappelant par exemple que désormais, ses chers concitoyens pourront bénéficier de soins chirurgicaux gratuits, grâce à lui qui a su faciliter l’arrivée de MSF à Kunduz – ce qui n’est d’ailleurs pas entièrement faux. Mais bon, on préfère éviter tout amalgame qui pourrait nous coller une étiquette « pro-ceci » ou « anti-cela » et garder une vierge neutralité. Et puis on veut aussi éviter de générer trop d’attentes auprès de la population locale.

A gauche, les dortoirs des patients fabriqués à partir de containers pour être prêts plus vite, à droite, la fin de l’aile est du bâtiment principal

Car le « Trauma Centre MSF » n’est pas un hôpital général offrant un large éventail de soins de santé. Il existe déjà un hôpital régional qui remplit cette fonction et il serait dès lors contre-productif de proposer temporairement le même genre de services sauf que gratuits et de meilleure qualité. Cela ne ferait qu’affaiblir les solutions mises en place au niveau régional par le ministère de la santé, même si elles sont loin d’être optimales. Dans cette optique, MSF a déjà ouvert deux autres projets de support à des structures existantes, gérées initialement par le ministère de la santé : un hôpital de district dans les faubourgs défavorisés à l’Est de Kabul ; et un hôpital provincial à Lashkargah, la capitale de la province de Helmand, en plein cœur du conflit Afghan.

Et voilà l’intérieur d’un dortoir, 120m² où l’on peut mettre 17 lits et un espace pour les infirmières

C’est donc la première fois que MSF ouvre une structure complètement indépendante depuis son grand retour en 2009, après cinq ans d’absence (MSF avait quitté l’Afghanistan après l’assassinat brutal de cinq employés dans une voiture, deux expatriés et trois Afghans). Ici, il s’agit d’un centre spécialisé qui offre des soins chirurgicaux gratuits aux blessés de guerre et aux personnes souffrant de blessures graves. Ce sont des critères d’admission très précis adaptés aux spécificités du contexte. Le nombre de victimes civiles ne cesse d’augmenter dans la région et il n’existait pas de structure proposant des soins chirurgicaux de qualité. Et il s’agit justement de l’une des premières préoccupations de MSF : apporter des soins de santé gratuits et de qualité aux victimes de conflits armés.

Une des deux salles d’opération, avec de la peinture epoxy au sol

Mais notre contribution ne s’arrête pas aux victimes civiles. Nous répondons uniquement à l’éthique médicale dans le choix des patients, peu importe qui ils sont ou ce qu’ils ont fait, seuls importent les critères médicaux. Nous nous attendons donc à recevoir des civils mais aussi des militaires, des policiers ou encore des combattants de l’opposition. C’est là un message transparent que nous communiquons à toutes les parties du conflit. Selon le droit humanitaire international, toute personne blessée est considérée comme non combattante et a le droit de recevoir un traitement décent, dont des soins médicaux adaptés. Les patients sont donc protégés par la convention de Genève et personne ne peut venir interrompre leur traitement, à des fins d’interrogatoire ou autre. En théorie, toutes les parties ont accepté et adhèrent à ces principes. On verra en pratique…

Une autre partie encore en développement : bureaux, cuisines, réfectoires, stocks, etc.

En attendant, l’hôpital n’est protégé que par des autocollants « Armes prohibées » à l’entrée et par huit cents mètres de murs autour qu’on a relevé uniformément jusqu’à deux mètres cinquante. Mais c’est justement notre action, notre neutralité et notre transparence qui sont les meilleurs garants de notre protection, bien plus que n’importe quelle barricade de béton ou rouleau de fil barbelé. On l’a vu dernièrement à Kunduz, ce n’est pas ce genre de protection qui arrête l’opposition quand ils ont décidé de mener ne attaque complexe, incluant généralement un premier combattant qui pulvérise un mur ou un portail en activant les explosifs qu’il transporte dans son véhicule. Par contre, on redoute tout de même que les services de renseignement ou la police ne viennent se présenter pour interroger un patient. Mais le gouverneur a signé un accord stipulant que les forces gouvernementales respecteraient les principes du droit humanitaire international, on verra bien…

En attendant il était temps d’ouvrir, tout le monde commençait à gentiment péter un plomb, moi en premier.
Pour voir quelques photos du centre pu avant l’ouverture (pièces encore vides), c’est par ici ->
À tout bientôt !
patrick
Publié par : patataq | 27 mai 2011

Secondes Chroniques Afghanes

Vue panoramique de l'arrière de l'hôpital en cours de rénovation - aile ouest + aile centrale

Ce sera sans doute la mission la plus difficile de ma vie. Jusqu’à présent en tous cas. Il faut dire qu’on cumule les difficultés : vie en confinement, situation sécuritaire précaire, objectifs professionnels ambitieux, délais assez court et gros problèmes de recrutement des ressources humaines expatriées. Plusieurs personnes qui avaient déjà accepté un poste ont fait marche arrière à cause des réticences compréhensibles de leur famille… L’Afghanistan fait peur. Pourtant on est paradoxalement beaucoup moins exposé ici que dans d’autres contextes, comme en Colombie par exemple où on développe des activités au beau milieu des zones contrôlées par les rebelles. Ici au contraire, les mouvements se résument essentiellement à aller de la maison au bureau ou du bureau à l’hôpital. En plus, on vient de déménager dans une maison juste en face de l’hôpital, on peut donc désormais y aller tranquillement à pied en traversant la rue, ce qui m’arrange vu que ça limite encore les mouvements, donc les problèmes sécuritaires potentiels.

On a déménagé dans une nouvelle maison, style Pakistanais pas très discret mais juste en face de l'hôpital

On n’a pas vraiment vu de changement d’atmosphère dans la ville après la mort de Ben Laden. Par contre cela devient de plus en plus sensible quand une frappe américaine engendre des pertes civiles, la population locale semblant fatiguée de la présence des forces internationales qui passent de plus en plus comme une force d’occupation aux yeux des Afghans. Une démonstration visant à condamner la mort de 4 personnes à la suite d’une attaque de l’armée américaine a complètement dérapé dans la province voisine. Une foule importante s’est réunie puis s’est attaquée à un petit campement militaire de l’Otan en charge de travaux de reconstruction dans la région, qui ont décidé de répondre par la force après avoir reçu plusieurs bombes incendiaires dans leur campement… Bilan : 18 morts et 50 blessés. Il faut dire que les enjeux géopolitiques sont extrêmement complexes dans cette région qui a toujours su résister aux vagues successives de tentatives de contrôle par des forces étrangères… La légitimité même de la présence des forces étrangères sur le sol Afghan est de plus en plus remis en question. Pourtant tout le monde s’accorde sur le fait que si les troupes internationales partent trop vite, le pays tombera presque certainement dans une nouvelle guerre civile désastreuse.

Dans mon nouveau bureau après le déménagement

En attendant on continue le développement de notre projet, la réhabilitation de l’hôpital avançant à son rythme à travers un parcours semé d’embûches. Les normes locales n’ont rien à voir avec ce que l’on peut trouver en Europe, et il faut donc suivre minutieusement chaque étape de la réhabilitation et souvent faire recommencer plusieurs fois une partie du travail jusqu’à obtenir le résultat escompté. C’est plus difficile qu’au Congo. C’est plus difficile que partout où je suis allé je dois dire. Les trente ans de guerre que le pays traîne derrière lui se ressentent aussi à ce niveau là. Mais ça avance malgré tout, lentement mais sûrement. On a heureusement les bonnes ressources humaines expatriées, qu’on est par contre en train de brûler un peu trop vite. Mais les ingénieurs engagés vont rester maximum six mois en tout, ils devraient tenir le coup… Le début des activités médicales a cependant été postposé d’un mois, on devrait dès lors proposer des soins chirurgicaux gratuits et de haut niveau dans des structures semi-temporaires abritant soixante lits à partir du premier août prochain. Après, il restera à développer la phase permanente, c’est-à-dire en gros la réhabilitation du bâtiment principal, ce qui est encore une autre paire de manches. Je ne serai d’ailleurs sans doute plus là pour voir la fin de la réhabilitation de l’hôpital…

Détente bien méritée en Thaïlande!

De mon côté, je redoute encore les neufs mois qu’il me reste à tenir. Pour le moment c’est une mission extrêmement difficile au niveau personnel. Les conditions de vie et le stress induit par les responsabilités m’amènent souvent à toucher, ou plutôt à dépasser mes limites. Après deux mois et demi de travail entamé sur des chapeaux-de-roue, j’en étais arrivé à devenir irascible et trop facilement énervé. Isolé aussi. Je suis revenu de vacances avec de bonnes résolutions, je vais essayer d’appliquer ce que je prône : rester zen face aux frustrations, essayer de changer ce qui se trouve dans ma zone d’influence et accepter ce que je ne peux changer. Il est très facile de s’énerver quand on n’obtient pas des autres ce que l’on attend. Mais finalement ça ne sert à rien, on ne fait que se pourrir la vie et au passage celle de ceux qui nous entoure. Ce sera donc mon objectif personnel pour les mois qui viennent, inch allah !

Le classique couché de soleil, dernier bol d'air frais avant de retourner en confinement...

A part ça les vacances en Thaïlande m’ont fait un bien fou… deux jours à Bangkok pour dire bonjour à mon père et quatre jours de plongée à Koh Tao avec une amie qui travaille au Laos… inspirer, expirreeeeerrrrrrrr… Et apnée aussi. Le bonheur ! Avec un goût de trop peu et je dois bien avouer que le retour n’a pas été des plus facile. Par contre prochain arrêt prévu en Belgique le 17 juin, je participe à une formation MSF de deux semaines jusqu’au premier juillet… Pas sûr d’être dispo tous les soirs mais ça me fera vachement plaisir de vous revoir avant de repartir pour encore huit mois !

A tout bientôt donc!
Patrick
Publié par : patataq | 12 mars 2011

Les cerfs-volant de Kunduz

En ce vendredi après-midi, jour de repos hebdomadaire dans les pays musulmans, une nuée de cerfs-volants voguent paisiblement dans le ciel de Kunduz, portés par une brise printanière qui annonce le retour des jours plus doux et plus cléments. Au niveau du climat s’entend… Les enfants jouent dehors en courant sur les toits des maisons et nous dérobent en passant le peu de privauté qu’est censé nous procurer la cour intérieure de notre bureau, qui fait aussi office de maison pour le moment.

Bienvenue en Afghanistan, le Boeing 747 en provenance de Dubaï a entamé sa descente sur Kaboul depuis un moment déjà... On est encore en hiver

L’hiver touche à sa fin, les journées commencent à se réchauffer dans une lente course qui les verront atteindre inexorablement des températures caniculaires d’ici l’été. On attend 45°C en juillet, dans cette région considérée comme une des plus chaudes d’Afghanistan… Un vieux proverbe afghan dit d’ailleurs en parlant du climat : « Si tu veux mourir, va a Kunduz »… Charmante métaphore. Pour le moment, je profite du redoux après avoir passé une petite semaine glaciale bloqué à Kaboul. L’Afghanistan a salué mon arrivée en me gratifiant de températures polaires et de quelques chutes de neige,  sans doute les dernières de l’année. La situation continentale du pays associée à la proximité des contreforts de l’Himalaya rendent la région sujette à des écarts de températures records, malgré une latitude similaire à celle de l’Iraq : 45°C en été, -15°C en hiver. Kaboul, à 2000 mètres d’altitude est plus fraîche que Kunduz, située  300 Km plus au nord, près de la frontière avec le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, et à seulement 400 mètres au-dessus du niveau de la mer. Heureusement, il y fait sec toute l’année, la région étant plutôt aride et semi-désertique.

Vue depuis la nouvelle guesthouse MSF à Kaboul, c'est encore l'hiver on disait... Brrrrrrrr.

Me voici donc au terme de ma première semaine sur le terrain… Plus que cinquante-et-une ! On reprend le boulot demain, samedi. Au programme, pas mal de lecture, beaucoup de réunions, préparation de la nouvelle maison, visite du chef de mission de dimanche à mercredi, autres réunions, définition des besoins du projet, déménagement dans une nouvelle maison et suivi des deux logisticiens présents exclusivement pour la rénovation de l’hôpital : une architecte italienne et un responsable eau et assainissement liégeois. Ambiance bien sympa pour le moment !

Ah, maintenant c'est le printemps!

D’un petit projet composé de trois expatriés et d’une dizaine de staff nationaux (sans compter les 27 gardiens), nous allons tranquillement passer à un projet mastodonte de +/- 15-20 expatriés et 250 staffs nationaux. La majorité de l’équipe travaillera dans l’hôpital que nous nous apprêtons  à rénover. L’idée est de mettre sur pied un centre de traumatologie de 100 lits qui permettra d’accueillir les blessés de guerre et autres accidentés de la route qui ont besoin de soins « de second niveau », comme on dit dans le jargon. C’est-à dire essentiellement de la chirurgie d’urgence et de la chirurgie orthopédique, suivie par une phase de rétablissement. Un patient devrait rester en moyenne une trentaine de jours dans le centre. L’accès à la structure est bien sûr assurée sans aucune discrimination liée à la race, à l’ethnie, aux convictions politiques ou à l’obédience religieuse… Qui sont justement les éléments centraux du conflit qui fait rage dans la région.

Vue des toits de Kaboul. Normalement il faut éviter de regarder dans les terrains voisins, très mal vu car les femmes circulent chez elles sans voile.

Notre sécurité est assurée par le fait que nous travaillons pour MSF en toute transparence, dans le respect des principes d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.  En ce sens, nous nous distancions du mandat des différentes agences de l’ONU et de pas mal d’ONG qui, en Afghanistan, travaillent dans une logique de reconstruction de l’état et de support au gouvernement du président Karzaï. MSF considère au contraire les différentes parties impliquées dans le conflit sur un même pied d’égalité, sans parti-pris. Seules les victimes et les besoins médicaux comptent.

En route pour le Nord, on s'approche de Mazar-i-Sharif avec l'avion du CICR... Superbes paysages.

Il n’y a pas beaucoup d’expatriés présents à Kunduz. On y trouve malgré tout quelques responsables d’agence Onusienne, parfois sur place depuis plusieurs années, une ou deux personnes du Comité International de la Croix Rouge qui vivent plus ou moins dans les mêmes conditions que nous, et voilà… La plupart des étrangers sont « bunkerisés » et ne sortent pas de leur maison. Nous ne sommes pas protégés par des barricades ou des gardes armés, mais nous n’allons pas beaucoup sortir de notre maison non plus. La ville et la province sont le témoin depuis peu d’une résurgence des affrontements entre les groupes armés d’opposition et les différentes forces militaires, internationales et nationales.

Burka made in Afghanistan sur la piste de l'aéroport de Mazar-y-Sharif.

Hier nous avons entendu quatre explosions. Une série de trois pendant l’après-midi, qui s’avéraient apparemment être des exercices de l’artillerie lourde depuis l’aéroport de la ville. Et une quatrième en début de soirée, qui m’a fait penser à une porte qu’on claque fort. C’était en fait une attaque suicide qui a tué le chef de la police et plusieurs gardes du corps qui l’accompagnaient, au centre ville. Les mouvements à Kunduz vont se résumer pour nous à bouger en voiture entre le bureau (ou nous vivons pour le moment), l’hôpital – tous deux situés en dehors des zones à risque – et la nouvelle maison, dont l’emplacement est plus problématique. À terme, nous allons sans doute construire un compound sur mesure dans l’enceinte de l’hôpital, qui occupe un énorme pâté de maison de 400m de long, pour abriter les bureaux et les espaces privés. Avec terrain de volley, de badminton et pourquoi pas, piste de course à pied, vu que pour la piscine, c’est râpé pendant un an… Mais avec cette vie monastique qui m’attend, je sens que je vais avoir besoin de faire beaucoup de sport !

Et voici la cour intérieure de notre bureau qui fait aussi office de maison pour le moment. Là il fait carrément bon! Le printemps s'installe.

Bref on verra, là je vais rester en phase d’observation encore un moment. Jusqu’à maintenant, j’observe surtout qu’il y a énormément de choses à faire…  Tout, en gros. Mais j’ai un an devant moi. Et il y a plein de gens qui vont arriver !

Ah, le Muezzin appelle les fidèles, il est 18h13, le temps de vous laisser pour cette fois.
Hasta inch Allah !
Patrick
Publié par : patataq | 20 décembre 2009

Grippe colombienne

André et moi à la fête de halloween... No comment

J’ai encore patienté presque trois semaines après avoir terminé d’écrire la dernière chronique avant de la publier… Le temps d’avoir le OK de mes collègues pour les citer et puis le temps de prendre le temps de le faire.  Il a  fallu que je tombe malade pour que je me décide… Cela fait maintenant quatre jours que mon corps a dit stop. Attaque virale, toux, fièvre, douleurs musculaires, migraines, herpès… Le cocktail qui tue! Ceci dit il y a du bon dans toute chose, cela fait trois jours que je ne fume plus, sans aucun effort. La seule vue d’une cigarette déclenche un mécanisme somatique de crise de toux sèche incontrôlable, dont les spasmes  se répercutent sur mes méninges et génèrent une crise de migraine des plus aiguës, avec un gros tréma sur le “uë”.

Je crois que je vais en profiter pour arrêter de fumer pour la troisième fois de ma vie. J’ai fini par comprendre que je suis incapable de gérer la cigarette. Si j’en retouche une après un an, j’alimente le petit démon nicotin qui a un appétit monstrueux, le goinfre. Je déclare donc solennellement et publiquement que j’arrête de fumer! (Si je continue, ce sera en cachette).

Sinon voilà, je viens donc de toucher à ma limite, histoire de me rappeler où elle se situait. Cette fois promis, je me calme et je prends soin de moi.

Au fait, je me suis installé Skype sur mon ordinateur, nom d’utilisateur patataq bien sûr, et bienvenue à tous pour une petite causette, je suis en manque de vie sociale là…

Salud!

Patrick

Publié par : patataq | 28 novembre 2009

Work en stock en Colombie

Réunion de travail-pizza à la maison...

Après plus d’un mois de travail pour MSF en Colombie, je me suis enfin trouvé une demi-journée pour écrire cette chronique dix fois promise. C’est que j’ai envie et besoin de partager mes expériences de vie, chacun son truc… André, le logisticien franco-argentin du projet passe sa vie privée, réduite à peau de chagrin, sur Skype. Marcela, la médecin argentine qui bosse depuis sept ans pour MSF… Eh bien elle bosse. Ou alors elle va voir quelqu’un à ses rares heures perdues. Et María, l’infirmière suédo-péruano-espagnole suit le rythme endiablé de Marcela. Parfois on lâche la soupape en faisant une fête à la maison ou en se retrouvant au bord d’une rivière à se partager un barbecue avec une partie des vingt-six personnes qui composent l’équipe locale. Mais il faudrait qu’on s’octroie rapidement un peu plus d’espace pour une vie sociale digne de ce nom.

Le soleil vient de se lever, on part au bureau en vélo, il est 6h30

Là nous sommes à Bogota, André, Marcela et moi. Marcela a terminé sa mission de remplacement après trois mois à bâtons rompus, et on reste donc sans médecin expatrié pour une durée indéterminée, problème. André et moi sommes venus participer à un atelier sécurité pendant quatre jours, plus que nécessaire vu les particularités du contexte. Pour essayer de cadrer l’ampleur du problème, il faut savoir que la Colombie est le deuxième pays au monde avec le plus grand nombre de déplacés internes. Trois millions de personnes qui ne vivent pas chez eux. Ils ont fui le conflit pour trouver refuge ailleurs, chez un membre de la famille, dans la ville d’à côté, autre part. Ils ont préféré abandonner leurs biens, en général une ferme, qu’ils ne reverront probablement jamais,  plutôt que de rester vivre sous la pression d’une menace ou après la perte d’un proche, disparu pour des raisons que plus personne ne comprend.

4 minutes 32 secondes plus tard, arrivée au bureau

Il n’y a pourtant pas de camps de déplacés en Colombie, on parle d’un problème de fond, presque invisible, dont les racines remontent aux premières pages de l’histoire de ce pays, et qui a pris corps il y a une soixantaine d’année avec l’émergence de groupes révolutionnaires de mouvance socialiste, maoïste, communiste, anarchiste ou guévariste. Ces groupes ont suivi la mouvance de la révolution populaire cubaine des années cinquante en contestation de l’ordre établi, taxé d’être au service de l’impérialisme, c’est à-dire au service des plus riches.

Et voilà donc mon bureau où je passe le plus clair de mon temps

La Colombie est aussi étonnement peu célèbre pour être le pays où l’on utilise le plus de mines anti-personnelle au monde… Jusqu’à aujourd’hui, huit mille personnes ont été victimes de cette arme aveugle et prohibée, pourtant de plus en plus utilisée par les groupes rebelles. Groupes rebelles, groupes armés, guérillas, armée de libération nationale, front armé révolutionnaire de Colombie, militaires, paramilitaires, néo-para- militaires,  groupes d’autodéfense, brigades, bataillons antiguérilla, mafias, contrebandiers, groupes criminels organisés, … On ne s’y retrouve plus dans la nomenclature. Et puis d’abord, qui supporte qui, qui aide qui, qui soupçonne qui d’aider qui… ? Au final les populations locales sont prises entre le marteau et l’enclume de cette paranoïa ambiante, de cette problématique profondément ancrée dans le tissu sociétal du pays, dans ce conflit non reconnu comme tel mais qui forge pourtant une partie de l’identité colombienne et dont personne ne voit l’issue à court terme.

Vue depuis le balcon de mon bureau sur l'avenue centrale de Tame.

Les conséquences néfastes sont évidemment nombreuses dans ce pays où les habitants sont paradoxalement si accueillants. La Colombie, le pays des paradoxes. Pour illustrer ce propos avec une anecdote, une bonne partie des habitants de Tame, la petite ville de 15.000 habitants où se trouve la base du projet, n’ont pas accès á des  soins de santé convenables dans un système copié sur le modèle Chilien pourtant efficace, mais apparemment mal appliqué. Par contre, tout le monde à accès à une piscine olympique de cinquante mètres, désertée parce qu’on n’y a pas pied. Moi je suis content. Je vais nager deux fois par semaine dans ces deux mille mètres cube d’eau traitée rien que pour moi…

La fameuse piscine olympique de Tame, désertée. Bon, d'habitude elle est plus propre aussi...

En attendant, ce manque d’accès aux soins de santé est une des principales raisons de notre présence ici. Le projet s’articule autour de deux équipes médicales qui réalisent des cliniques mobiles dans les zones rurales des alentours et en ville, notamment pour les déplacés. On propose gratuitement des soins de santé primaire et reproductive, des traitements de maladies sexuellement transmissibles et un support psychologique pour les victimes de violences, sexuelles ou autre. Autre donnée statistique qui donne froid dans le dos, en Colombie 39% des femmes sont ou ont été victimes de maltraitance. Mais personne n’en parle, le sujet est tabou. Pourtant les gens sont vraiment charmants à priori… Bienvenue dans le pays des paradoxes.

Une fête entre expatriés à la maison, ils admirent les orages

À part Marcela qui s’en va, les membres de l’équipe expatriée sont tous nouveaux dans leur fonction. Heureusement que l’équipe locale est expérimentée et très impliquée dans son travail. Pour André, c’est sa première mission dans une ONG, et je pense qu’il continuera longtemps dans cet univers si prenant. María en est à sa deuxième mission en tant qu’infirmière. Et moi c’est la première fois que je gère un projet plutôt que la logistique d’un projet. C’est différent. Très différent. Sécurité, contexte, ressources humaines, contacts, réunions, rapports, vision médicale, autant de thèmes qu’il me faut maîtriser dans un vocabulaire espagnol professionnel que je ne connaissais pas, en compilant les infos dans des rapports en anglais, j’en reste avec une tête comme un seau en fin de journée. Hop, un petit apéro et dodo.

Et voici l'équipe, quasi au complet

Fin de journée… Un concept en soi. Le début de journée est clairement défini. On se lève vers cinq heures quarante-cinq, on commence la première réunion sécurité à six heures quarante-cinq précise, les deux équipes médicales partent ensuite sur le terrain, première cigarette avec le café du matin sur le balcon de mon bureau en regardant les gens s’animer sous le soleil déjà lourd de cette ville de province du nord-est Colombien. Deuxième réunion sécurité à sept heures quarante-cinq avec les employés qui travaillent au bureau, et la journée se déroule sans fin définie, mais jamais avant sept heures du soir. Au bout du compte, l’équipe expatriée travaille entre douze et seize heures par jour dans ce projet qui n’a pourtant rien d’une urgence. Et on récupère le retard accumulé en travaillant une partie du week-end. C’est trop, c’est clair. Comment changer cette dynamique ? Le départ de Marcela, bourrée d’énergie, va-t-il paradoxalement changer la donne ?

Une partie de l'équipe et leur famille durant la fête de halloween...

Au final on en est à minimum soixante-cinq heures de travail par semaine, sans doute plus… Bref, de quoi rapidement se brûler les ailes si on ne diminue pas le rythme, il va bien falloir que je trouve un moyen. On ne sait pas quand le ou la remplaçante de Marcela arrivera, éternel problème des ressources humaines expatriées, mais on va voir ce qu’on peut faire en attendant.

Je vais rester quatre jours à Bogota et reviendrai vendredi à Tame, juste à temps pour accueillir des journalistes italiens qui souhaitent réaliser un reportage sur les déplacés en Colombie, justement. Ensuite, première semaine de repos normalement en février, sans doute à Medellin… D’ici là, je vous souhaite à tous de bonnes fêtes de fin d’année !

Hasta la proxima

Patrick

Publié par : patataq | 19 septembre 2009

Ramdam pendant le ramadan

La jolie porte d'entrée de la maison, où on reste pas mal enfermé

La jolie porte d'entrée de la maison, où on reste pas mal enfermé

Aujourd’hui j’ai chaud. Pourtant le thermomètre n’indique qu’un très modeste 38°C à l’ombre. Mais le soleil tape dur et le taux d’humidité est en train de battre des records. On le sent dans la lourdeur et la densité de l’air.  Sinon en fait, depuis mon arrivée, on a pu noter une baisse sensible des températures, C’est l’automne pour tout le monde et cela devient presque supportable d’aller passer un moment sur la terrasse le soir. On est loin des records de juillet et ses 49°C dans cette région considérée comme l’une des plus chaudes de la planète. D’après les dires de tous, l’air est alors carrément opressant et quasiment irrespirable.

Un petit 38°C... Cést bientôt l'hiver!

Un petit 38°C... C'est bientôt l'hiver!

Par un étrange effet de vases communiquants, c’est maintenant au niveau du boulot que cela commence à chauffer sec. Il me reste un peu plus de deux semaines sur place et j’ai l’impression de n’avoir pas beaucoup avancé. Ceci dit, c’est également le sentiment d’autres expatriés sur place depuis plusieurs mois. Et puis il faut dire que le ramadan n’arrange rien… Même si au final une minorité du staff pratique effectivement le jeûne rituel, les gens rentrent dans une espèce de torpeur, une fatigue permanente de la vie et surtout du travail accompagnée par une tension sociale sous-jacente et généralisée. Apparemment, le ramadan est plutôt considéré comme une période de fête que de restrictions : restrictions le jour pour une minorité de pratiquants, fête la nuit pour tout le monde. Au final, pratiquants et non pratiquants arrivent au travail avec des valises sous les yeux et repartent à 16h pile à la maison. Entre les deux, on essaye de travailler. Là on est bloqué depuis deux semaines au niveau des travaux dans l’hôpital : on a envoyé via DHL des panneaux électriques depuis Amman le 5 septembre pour accélérer les choses, on attend toujours… c’est ramadan.

Vue d'une ruelle insalubre de Basra

Vue d'une ruelle insalubre de Basra

Au niveau professionnel, on pourrait se réjouir que cette période faste se termine demain… Que nenni ! Maintenant on passe à l’Eid, soit quatre jours qui permettent aux fidèles de se reposer. Comprenez faire la fête. Nous auront donc une semaine particulièrement productive puisque tout le monde vient travailler à partir de jeudi. Soit un jour avant le Week end qui commence ici le vendredi, comme dans tous les pays islamiques. Bref on verra bien mais en attendant moi aussi je commence à être un peu fatigué de ne pas avancer dans les objectifs que je m’étais fixés.

Vue de notre rue, avec une mosquée au loin

Vue de la rue de notre maison, avec une mosquée au loin

A part ca, j’ai appris que j’avais une tête d’iraqien, voire de syrien (tu confirmes, Yasmine ?). Mais attention, pas de n’importe quelle genre d’iraqien… Je correspondrais parfaitement au look des petites frappes des bas quartiers de Basra ! Franchement, moi je le prends comme un compliment, pour une fois qu’on ne m’appelle pas gringo ou mundélé… J’en ai d’ailleurs eu la preuve aujourd’hui même, quand je suis allé me balader sur le chantier déserté de l’hopital (déserté, puisque nous sommes à la veille de l’Eid). Pour une fois que je suis seul, j’ai été pris à partie par une vieille qui ne voulait pas comprendre que je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. Et elle n’avait pas l’air très contente que je lui manque à ce point de respect… Petit malotru des bas-quartiers!

vue depuis le toit de notre maison

vue depuis le toit de notre maison

Bref, je me prépare malgré tout pour un petit sprint de fin de parcours. On a finalement décidé d’envoyer les deux camions qui étaient bloqués à Amman depuis trois semaines sans la lettre d’exemption de taxes qu’on n’arrivait pas à obtenir parce que c’est ramadan, et ils devraient arriver lundi, en plein Eid… Vingt tonnes à débarquer, j’espère que les journaliers ne vont pas nous faire faux bond ! Pour l’anecdote, on va finalement recevoir les camions avant les panneaux électriques, qu’on avait

Même vue, pendant une tempête de sable...

Même vue, pendant une tempête de sable...

justement décidé d’envoyer en express de peur que les camions arrivent en retard… Il n’y a pas qu’au congo qu’il faut apprendre la patience. Ensuite, bonne nouvelle, on m’a trouvé un remplacant qui arrive le 28 septembre, ce qui nous laisse une bonne semaine de passation ensemble. Il ne me restera plus qu’à rédiger les rapports de passation, de fin de mois, de fin de mission et de fin de ramadan. Sinon j’espère toujours terminer l’aménagement de l’« Opération Theatre 1» (dites Otie one) avant la fin du mois, l’espoir fait vivre, et pour le déménagement dans la nouvelle maison… Ce sera un dossier pour mon successeur indonésien ! Il a de la chance lui, il arrive juste après ramadan…

Yallah !

Patrick

Publié par : patataq | 4 septembre 2009

Opération frite du désert, Basra, Iraq

Samedi 29 août 2009, aéroport de Basra, Iraq.

Vue d'un croisement au centre ville de Basra

Vue d'un croisement animé au centre ville de Basra... C'est le souk!

À la sortie de l’avion, l’Iraq m’accueille et m’enveloppe de son souffle brûlant. Le vent chaud du désert m’assaille et me donne l’impression d’entrer dans un sauna, l’humidité en moins. La chaleur oppresse mes poumons mais je reste serein, content et curieux de cette nouvelle expérience qui s’offre à moi. Depuis mon hublot, j’ai contemplé pendant des heures un paysage désertique et monotone dans une palette de couleurs infinie entre jaune foncé et beige clair. Basra est une ville entourée de sable, malgré qu’elle soit située à seulement une centaine kilomètres de l’extrémité Nord du golfe persique, près de la frontière Koweïtienne et Iranienne. Elle est également traversée par le Shatt Al ‘Arab, un confluent du Tigre et de l’Euphrate qui va se jeter cent kilomètres plus loin dans le golfe. Par vent de mer, cette chaleur sèche et suffocante se transforme en moiteur humide et collante… J’espère ne pas avoir à connaître ces conditions climatiques apparemment beaucoup plus désagréables.

Arrivée à la maison MSF... On va bientôt déménager

Arrivée à la maison MSF... On va bientôt déménager

Aujourd’hui on profite de températures plus clémentes, entre “seulement” 42°C la journée et 35°C la nuit. Climatisation indispensable. Il y en a partout, qui fonctionnent tout le temps. Et comme toujours dans les pays chauds, les salles climatisées se prennent dans un délire schizophrénique pour des chambres froides et dépassent rarement les 20°C. Bienvenue au rhume, je me demande d’ailleurs si je ne suis pas en train de commencer quelque chose…

Armé de mon sparadrap sur le sourcils gauche afin de cacher mon piercing que je ne suis pas parvenu à enlever à main nue, je pars à la découverte de cette culture inconnue pour moi. Nous sommes en pleine période de Ramadan, ce qui veut dire que les règles de conduite sont encore plus drastiques qu’à l’habitude. Enfin, je suis un homme, ce qui me donne tout de même certaines libertés vestimentaires interdites aux quatre femmes qui m’accompagnent depuis Amman en Jordanie : la chef de mission italienne, la responsable RH portugaise de la cellule de Rome, la coordinatrice admin-fin française et la doctoresse malaisienne du projet qui revient d’un Week end de repos à Amman, que les expatriés doivent prendre toutes les six semaines pour souffler entre deux restrictions. Par contre, pas question de fumer dans la rue, de manger ou de boire, mais apparemment il est toléré de chiquer. Ma condition de mâle m’aura par contre valu une séance de scannage de rétines et d’empreintes digitales auprès de la dernière section de l’armée américaine encore présente à Basra, déployée pour garder l’aéroport… Ca y est, je suis fiché par l’armée américaine!

Architecture et couleurs locales, tout est beige

Architecture et couleurs locales, tout est beige

Nous vivons dans une maison du centre ville qui fait également office de bureau. Le briefing culturel m’aura entre autre appris qu’on ne pouvait pas donner la main aux femmes pour dire bonjour. Moi qui revient d’Amérique du sud où j’ai plutôt appris à embrasser tout le monde, je n’ai pas facile à réfréner mes envies de contact au moment de la présentation au staff et ne sais pas encore très bien quoi dire ou quoi faire, comment me tenir. Je reste donc étonnement silencieux et observateur, comme pendant la visite de l’hôpital dans lequel MSF a développé plusieurs activités. Il me faudra quelques jours pour commencer à me sentir à l’aise dans cette culture inconnue, et déjà aujourd’hui je me rends compte que les gens sont généralement plus ouverts que ce que les différents briefing et mes propres préjugés me laissaient penser.

À partir d’aujourd’hui, il ne me reste déjà plus que un mois et un jour sur place, je partirai sans doute le 5 octobre pour Amman, puis Rome et Bruxelles, avant de repartir normalement le 17 en Colombie. Un mois de course et de travail à temps plus que plein. Il n’y a plus eu de réelle supervision logistique du projet depuis quatre-cinq mois et cela se sent. Je ne suis cependant pas là pour remettre une structure organisationnelle en place mais pour boucler des dossiers techniques urgents : installation du système électrique d’une aile de l’hôpital, installation d’un système de filtration de l’eau, formation du nouvel adjoint logistique qui arrive milieu du mois, préparation du déménagement de la maison et des bureaux, réaménagement des nouveaux locaux, etc.

Voici la raison pourquoi l'eau est toujours chaude : les réservoirs sont sur le toit, et il fait toujours chaud sur le toit, même la nuit

Voici la raison pour laquelle l'eau est toujours chaude : les réservoirs sont sur le toit, et il fait toujours chaud sur le toit, même la nuit

Ici l’eau du robinet est salée, on dirait de l’eau de mer. Elle est pompée depuis la rivière et traitée, mais les traitements pour enlever la salinité de l’eau sont extrêmement coûteux. On fait avec… Elle est toujours chaude aussi, impossible de prendre une douche froide, même le matin. La douche salvatrice pour enlever sueur et poussière vous coûtera donc un goût d’eau de mer dans la bouche et les yeux qui piquent. Je n’en prends donc que deux fois par jour… On a vu pire.

J’ai aussi eu la chance de revoir un ami belge du CICR que j’ai connu lorsque je travaillais en Ethiopie. Le monde, et plus particulièrement celui de l’humanitaire, m’apparaît décidément de plus en plus comme un village, c’est dingue. J’en ai profité pour rester dormir sur place après avoir refait le monde autour d’un bon verre de whisky… Je n’ai pas encore commencé ma période de jeûne personnelle, dont j’ai besoin après mes excès éthyliques qui accompagnent habituellement chacun de mes retours au pays des moules. J’attends mon anniversaire la semaine prochaine pour projeter les habituelles bonnes résolutions de cette nouvelle année qui s’ouvre à moi, je trouverai bien une autre excuse après ^_^.

Sur ce, je vais aller me prendre une bonne douche d’eau chaude et salée, j’en ai besoin!

Maa Salaam!

Patrick

Publié par : patataq | 20 août 2009

La super grande vadrouille…

… Ou comment parcourir 10.000 Km en bus en deux semaines.

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Le dessus de la tête de Jean, qui fait semblant de cueillir des cerises

Vendredi 12 juin 2009 – Après deux semaines passées à Bruxelles pour régler un problème administratif et en profiter pour voir tout le monde, je suis reparti pendant un mois et demi terminer la dernière phase de mon voyage : rendre visite aux amis et amies que j’avais laissé en Argentine il y a six ans. Première étape : escale de trois jours à Madrid pour dire bonjour à Jean. On est allé dans une Finca d’un ami à lui située à deux cents kilomètres au sud de Madrid, cueilli des tonnes de cerises, mangé des kilos de viande cuite au barbecue, bu des litres de “tinto de verano” et volé quelques minutes en parapente… Excellente remise en matière et ça fait du bien de revoir des amis qui ont eu la bête idée d’aller s’installer à l’étranger. Non mais c’est quoi tous ces gens qui ne restent pas en Belgique, je vous le demande!?

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Non ce n'est pas du jus de cerise, mais bien du "tinto de verano"... Vin rouge en cubi + sprite. C'est bon quand c'est froid.

Je suis ensuite reparti vers Buenos Aires, où j’ai été très gentillement reçu dans la maison des parents de Jimena, rencontrée à l’époque à Rio de Janeiro. j’y suis resté quatre jours qui m’auront paru un peu pesants, dans une structure familiale un peu étriquée pour moi malgré que j’y étais le bienvenu. Mais l’ambiance ne collait pas avec la recherche de liberté qui caractérise ma quête actuelle. J’en ai profité pour aller voir Lucio, l’ami qui m’avait hébergé chez lui pendant cinq mois en 2003 et qui s’apprêtait à être papa. On dirait qu’il s’est bien calmé par rapport à son époque “mujeriego” dans laquelle il stagnait quand je l’ai connu. Là il a ouvert un petit centre de fitness spécialisé pour femmes – non la sienne n’est pas trop jalouse – et qui propose des activités sur des bancs bardés d’élastiques appelés “pilates”. Il parait que cela fait un carton sur tout le continent américain, du nord au sud… À l’ère du fitness, des personal trainers et autres power plates, il est étonnant de constater que cette méthode prometteuse ne soit pas encore apparue en Europe. Quelqu’un en a-t-il déjà entendu parler? Paradoxalement, la méthode aurait été inventée par un autrichien il y a une trentaine d’année…

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Jean m'a très gentillement laissé voler avec son aile... Merci Jean!

Mais voilà, après quatre jours à Buenos Aires, j’étais pressé d’aller dire bonjour à A., une amie qui vit à Tucuman dans le nord-ouest de l’Argentine, en pensant continuer après vers la Bolivie retrouver Fernanda. Mais finalement, quelques jours avant mon départ pour la Bolivie, A. m’a offert un cadeau qui changera pas mal mes plans : une leçon de salsa. Elle a invité chez elle quelques amies, un prof et une prof de salsa, G.

G. fut un coup de foudre immédiat et réciproque. Je suis allé vivre chez elle pendant dix jours. Dix jours que nous avons partagé en nous montrant complètement. G. était une âme soeur, de ces personnes que l’on comprend et qui nous comprennent à travers un regard, un souffle, une hésitation, un fou rire. De ces personnes avec qui on a l’impression d’être déjà lié, de déjà se connaître tellement c’est évident, transparent. Ce qui n’empêche cependant pas les peurs de ressurgir. Au contraire. Je suis en voyage, Fernanda m’attend, je suis très clair par rapport à ce que je vis, je partage mon ressenti avec tout un chacun, et je sais que je vais de toutes façons repartir. Le deuxième jour, G. m’a présenté sa soeur, le troisième ses amis proches, le quatrième sa famille, le septième elle déménageait dans un nouvel appartement – sans l’avoir planifié avant notre rencontre – qu’elle appelait parfois “notre appartement”… C’est vrai qu’avec elle je me sentais chez moi,  j’ai tout de suite accroché avec ses amis, sa famille m’accueillait les bras ouverts, nous partagions des moments naturels de rire, de détente et de profondeur. Et pourtant je ne pouvais pas rester. Je ne pouvais pas faire une promesse qu’il m’était impossible de tenir. Je suis donc reparti, parti continuer ma route, continuer cette autre expérience sentimentale qui me restait en tête. Je suis parti rejoindre Fernanda en Bolivie.

G. aussi sentait qu’il était temps que je reparte et savait que j’allais rejoindre Fernanda. Elle affirmait ne  pas vouloir m’empêcher de vivre ce que j’avais envie de vivre, en pensant comme moi qu’on ne peut empêcher quelqu’un de vivre son ressenti. Il faut cependant en assumer les conséquences… Le lendemain de la classe de salsa, j’avais prévenu Fernanda que je n’allais pas la rejoindre à la date prévue, que j’avais fais une belle rencontre et que je voulais vivre ce moment qui s’offrait à moi. Je l’ai recontacté dix jours plus tard pour lui dire que voilà, maintenant j’avais envie de la voir, et elle a accepté. Fernanda n’est cependant pas une aficionada des courriers électroniques et ne m’avait pas dit qu’elle n’était plus à La Paz. C’est là que le marathon en bus a commencé…

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À Sucre avec Fernanda (à ma gauche) et la serveuse française du bar

Depuis Tucuman, je prends un bus de nuit, quatorze heures de route jusqu’à la frontière Bolivienne, arrivée à sept heures du matin, -10ºC au thermomètre, je passe la frontière à pied, me trouve un autre bus du côté bolivien pour continuer jusqu’à La Paz. Départ à dix heures, arrivée le lendemain à sept heures du matin après vingt et une heure de trajet. Petite sieste, consultation de mes mails en début d’après midi pour me rendre compte que Fernanda est à Sucre,  soit à peu près à la moitié de l’itinéraire que je viens d’achever… Je repars en arrière, prends un autre bus de nuit jusqu’à Sucre, treize heures de route et j’arrive enfin à destination le matin du troisième jour. J’en suis à quarante-huit heures de bus en trois jours.

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La rue des avocats dans la belle ville de Sucre, qui peuvent vous résoudre les cas impossibles...

Les retrouvailles avec Fernanda dépassent de loin mes attentes. Je me rends compte qu’avec elle, je peux vivre cette liberté tant recherchée depuis l’échec de mon mariage. Je suis en train de vivre deux histoires parallèles et intenses qui m’auront au final permis de transformer cet échec en leçon. Ces deux relations concomitantes me font comprendre que j’ai besoin de vivre des relations basées sur un équilibre spirituel, intellectuel et libertaire, c’est-à-dire à peu près l’opposé de la relation de couple que j’ai rejetée il y a sept mois, basée principalement sur l’affectif et le sexuel.

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La frontière argentino-bolivienne, que j'ai passée trois fois en deux semaines. Je suis du côté Argentin, aprés le panneau, c'est la Bolivie

Mais après quatre jours magiques à Sucre, je commets ma première véritable erreur. Quinze minutes avant d’embarquer avec Fernanda vers Santa Cruz de la Sierra, G. m’envoie un sms en me demandant comment cela se passe… Je l’appelle, la sens mal, reviens vers Fernanda qui me sent mal à mon tour et me dit qu’il vaut sans doute mieux que je reparte voir G.. C’était un processus de défense mais je ne l’ai pas compris tout de suite. Je culpabilise, ai l’impression que je leur manque de respect à toutes les deux et décide, en deux minutes, honteux, de repartir voir G. qui se trouve à ce moment à Buenos Aires. Cinquante-deux heures de trajet en trois jours de voyage : nuit désastreuse à Potosi, passage calamiteux de la frontière argentine suivi de trente-six heures de bus non-stop jusque Buenos Aires, la tête enfouie dans mes pensées. Nous sommes restés bloqués cinq heures avec le bus à la frontière… Ici aussi les douaniers sont injustes envers les habitants des pays limitrophes, et plus particulièrement envers les boliviens (je n’avais pas eu tant de problèmes à la frontière Argentino-Chilienne). La peur de l’immigration n’est malheureusement pas l’apanage des seuls pays européens.

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De retour trois jours à Buenos Aires, Lucio vient d'être papa...

Arrivé à Buenos Aires, G. ne me répond pas, elle est en fait repartie à Tucuman, qui se situait sur mon itinéraire… Elle m’a envoyé un mail en route mais, bloqué dans mon bus, je n’ai pas eu l’occasion de consulter ma boîte. Je reste finalement trois jours, perdu, à Buenos Aires. Lucio est papa depuis deux semaines mais je ne suis plus vraiment le bienvenu dans leur foyer, je me sens rejeté par Soledad, sa femme, qui est en crise post-natale accompagnée de conjonctivite aiguë. Durant ces trois jours, toute la ville me semble hostile, même si c’est sans doute moi qui génère cette interaction négative. En fait G. ne veut plus me voir, elle préfère se protéger… Je décide malgré tout de retourner à Tucuman, hop, seize heures de route en sens inverse.

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trajet dans la cabine du chauffeur, à mâcher des feuilles de coca jusqu'à ce que le pare-brise éclate

G. m’explique plus longuement qu’elle ne veut plus s’attacher à moi, “el hombre agua”, qui glisse entre les doigts quand on essaie de le saisir… Elle me répète qu’elle est heureuse de m’avoir connu, que notre rencontre lui a permis d’accéder à une autre conscience, mais je suis un voyageur en exil, insaisissable, inconsistant, qui ne peut donc lui offrir d’avenir immédiat. Elle s’en va. Et moi je me libère. C’est à ce moment que je comprends que je me suis empêché de vivre ce que je voulais vivre… Rester avec Fernanda. Je commets ma deuxième erreur, en n’acceptant pas les conséquences de la première. Je décide de partir rejoindre Fernanda. Je lui ai partagé par écrit mes états d’âme depuis que je l’ai quitté, elle ne m’a répondu qu’une seule fois, pour m’expliquer qu’elle ne m’avait pas tout dit, qu’elle ne m’avait pas exprimé les sentiments qu’elle éprouvait pour moi, en me demandant si vraiment j’allais bien !? Non, vraiment, je n’allais pas spécialement bien, secoué que j’étais par cette tempête d’allers-retours emotionnels et géographiques. Mais j’étais par contre complètement exalté de la vie… Je ne sais pas où elle est, je décide donc d’aller jusque Santa Cruz, où nous étions censés partir ensemble…

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L'inconfort de mon séant est largement compensé par la magie des paysages iréels de l'altiplano Bolivien

J’arrive pour la troisième fois en moins de deux semaines à la frontière Argentino-bolivienne. Il n’y a plus de place dans le bus vers Potosi. Je paie directement le chauffeur qui me permet de rester dans la cabine avec lui, assis sur une couverture. L’inconfort de mon séant est largement compensé par la magie que je partage avec mon nouveau compagnon de route. Nous mangeons son repas et mâchons sans discontinuer des feuilles de coca en contemplant les paysages irréels de l’altiplano bolivien, la bouche endormie et les yeux grand ouverts. En voulant éviter un camion dans un tournant, il cogne une branchette et le pare-brise se fend sur la moitié de la longueur. Après une réparation sommaire à base d’epoxy et de pièces de monnaies qui traînaient dans ma poche, nous repartons confiants. La fente n’est cependant pas stabilisée et continue inexorablement sa progression au fil des secousses provoquées par la route au relief de tôle ondulée. Après deux heures, la fissure, dans un spasme, se précipite jusqu’à sa destination finale : le montant central qui divise le pare-brise en deux. Je m’exclame, enjoué, que maintenant il n’y a plus rien a craindre, juste au moment où le pare brise vole en éclat sur mes genoux, heureusement sans conséquence fâcheuse. Au prochain village, le chauffeur place un plastique transparent et je termine le voyage sur un siège laissé vacant et étonnamment plus inconfortable que ma couverte.

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Nous sommes bloqué depuis quatre heures à 4200m d'altitude, la route est verglassée

Nous arrivons enfin à Potosi. Je prends de suite un autre bus en direction de Cochabamba, itinéraire plus long que via Sucre mais supposé plus rapide pour rejoindre Santa Cruz de la Sierra. C’était sans compter sur le climat Bolivien. À trois heures du matin, le bus s’arrête. Après trente minutes d’immobilité, j’émerge de mon demi sommeil et regarde par la fenêtre… Nous sommes à quatre mille deux cents mètres d’altitude, le paysage est blanc immaculé, éclairé par une lumière lunaire. Il fait -15ºC dehors et il n’y a pas de chauffage dans le bus… J’ai froid malgré la couverture bolivienne aux motifs de félins africains qui prend pourtant une place folle dans mon sac à dos. On restera finalement bloqué près de huit heures sur place. La route est recouverte d’une impressionnante couche de verglas et il n’y a pas moyen d’avancer. La longue file de bus et de camions qui s’allonge jusqu’à disparaître derrière une lointaine crête montagneuse témoigne que nous ne sommes pas prêts de repartir. Je fini, je ne sais comment, par arriver à Cochabamba et je ne me rappelle plus du dernier trajet en bus jusqu’à Santa Cruz de la Sierra. Était-ce un trajet de nuit? Le voyage est devenu une routine, mon quotidien. Mon foyer est désormais un siège de bus. Ma vie est ponctuée par les rencontres que j’y fais et les pauses repas. Je suis obsédé par mon désir de voir Fernanda, le temps se relativise, l’univers semble s’enrouler sur lui-même comme un pneu d’autobus et la réalité du monde extérieur est factorisée par une constante de mouvement. J’arrive enfin à Santa Cruz de la sierra… Fernanda n’est pas là.

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Il y a devant nous une file interminable de bus et de camions... Nous repartirons vers 11h du matin

J’en suis à soixante heures de bus depuis mon départ de Tucuman, cent-septante- six depuis que j’en suis parti pour la première fois il y a deux semaines. Dix mille kilomètres en bus à une moyenne de cinquante-sept kilomètres par heure…  Et Fernanda m’envoie enfin un mail pour me dire qu’elle est à Sao Paolo, et qu’elle ne sait pas si elle veut me voir… Advienne que pourra, je lui réponds que j’arrive, prends un avion à quatre heures du matin et débarque sous la pluie à Sao Paolo. J’attends. Un jour. Pas de réponse. Un deuxième jour de crachin. Pas de réponse. Une autre matinée pluvieuse… Pas de réponse. Mon impatience aura raison de moi. Je prends, serein malgré tout, un avion à destination de Buenos Aires. Fernanda m’a répondu quand j’étais dans l’avion. Finalement, elle avait aussi envie de me voir…

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La cathédrale de Sao Paolo, sous la pluie

Arrivé à Buenos Aires, comme en état de manque, je me précipite au terminal de bus sans passer par la case départ et je file à Cordoba rendre une dernière visite de trois jours à Mariela, une amie rencontrée sur la fin de mon dernier périple. Dix heures de route, seulement. Coïncidence, quand je suis arrivé à Cordoba, G. s’y trouvait aussi, mais a préféré qu’on ne se voie pas. Elle repartait le jour même pour Tucuman qui se trouve à peine à sept heures de trajet. Il aurait été certainement plus simple de faire le chemin dans ce sens là plutôt que de passer par la Bolivie et le Brésil… Je ne regrette pourtant en rien cette folie routière.

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À Cordoba avec Mariela (au centre) et ses amis

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Mais j’ai appris à suivre mon intuition et à accepter mes erreurs quand j’en prends conscience de sorte que l’erreur puisse se transformer en leçon. J’essaie de ne plus me laisser guider par une quelconque obligation morale ou par culpabilité mais en tentant plutôt, en toute liberté, de suivre ce que me dicte mon instinct, mon ressenti, sans remettre aucunement ce sentiment en question. Dans ce processus, l’analyse est inutile, superflue, voire dangereuse. Elle ne permet, au mieux, que de cristalliser le ressenti par des concepts et des mots forcément limitatifs. Au pire, elle remet en question l’évidence, elle transforme l’assurance en doute dans une logique incohérente au service de l’ego, au service d’un masque de protection qui nie nos blessures, nous évite de vivre nos peurs en nous empêchant donc de les dépasser.

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De retour à Buenos Aires, où j'ai retrouvé Cathy et Fred que j'ai emmené dans un de mes restaurants fétiches : Lélé de Troja

J’ai encore fait des rencontres intéressantes par après, une fois de retour à Buenos Aires avant de repartir en Belgique ou encore dans un bus entre la Costa Brava et Barcelone juste avant de partir en mission, mais je reste avec Fernanda et G. en tête. Ce sont deux personnes avec qui j’aurais aimé construire plus, voir jusqu’où on pouvait croître, voir combien de temps le moment pouvait durer… Fernanda vient de terminer son voyage et est retournée en Colombie. Moi je vais terminer ma mission en Iraq et vais partir en Colombie… Il y a déjà pas mal de temps que je ne crois plus au hasard. Nous sommes les créateurs de nos propres interactions, de nos propres expériences, et nous attirons ce que nous ressentons. Mais je sais aussi que jamais rien n’est figé. On verra bien. Ici et maintenant, l’aventure continue…

Hasta siempre!

Patrick

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