… Ou comment parcourir 10.000 Km en bus en deux semaines.

Le dessus de la tête de Jean, qui fait semblant de cueillir des cerises
Vendredi 12 juin 2009 – Après deux semaines passées à Bruxelles pour régler un problème administratif et en profiter pour voir tout le monde, je suis reparti pendant un mois et demi terminer la dernière phase de mon voyage : rendre visite aux amis et amies que j’avais laissé en Argentine il y a six ans. Première étape : escale de trois jours à Madrid pour dire bonjour à Jean. On est allé dans une Finca d’un ami à lui située à deux cents kilomètres au sud de Madrid, cueilli des tonnes de cerises, mangé des kilos de viande cuite au barbecue, bu des litres de “tinto de verano” et volé quelques minutes en parapente… Excellente remise en matière et ça fait du bien de revoir des amis qui ont eu la bête idée d’aller s’installer à l’étranger. Non mais c’est quoi tous ces gens qui ne restent pas en Belgique, je vous le demande!?

Non ce n'est pas du jus de cerise, mais bien du "tinto de verano"... Vin rouge en cubi + sprite. C'est bon quand c'est froid.
Je suis ensuite reparti vers Buenos Aires, où j’ai été très gentillement reçu dans la maison des parents de Jimena, rencontrée à l’époque à Rio de Janeiro. j’y suis resté quatre jours qui m’auront paru un peu pesants, dans une structure familiale un peu étriquée pour moi malgré que j’y étais le bienvenu. Mais l’ambiance ne collait pas avec la recherche de liberté qui caractérise ma quête actuelle. J’en ai profité pour aller voir Lucio, l’ami qui m’avait hébergé chez lui pendant cinq mois en 2003 et qui s’apprêtait à être papa. On dirait qu’il s’est bien calmé par rapport à son époque “mujeriego” dans laquelle il stagnait quand je l’ai connu. Là il a ouvert un petit centre de fitness spécialisé pour femmes – non la sienne n’est pas trop jalouse – et qui propose des activités sur des bancs bardés d’élastiques appelés “pilates”. Il parait que cela fait un carton sur tout le continent américain, du nord au sud… À l’ère du fitness, des personal trainers et autres power plates, il est étonnant de constater que cette méthode prometteuse ne soit pas encore apparue en Europe. Quelqu’un en a-t-il déjà entendu parler? Paradoxalement, la méthode aurait été inventée par un autrichien il y a une trentaine d’année…

Jean m'a très gentillement laissé voler avec son aile... Merci Jean!
Mais voilà, après quatre jours à Buenos Aires, j’étais pressé d’aller dire bonjour à A., une amie qui vit à Tucuman dans le nord-ouest de l’Argentine, en pensant continuer après vers la Bolivie retrouver Fernanda. Mais finalement, quelques jours avant mon départ pour la Bolivie, A. m’a offert un cadeau qui changera pas mal mes plans : une leçon de salsa. Elle a invité chez elle quelques amies, un prof et une prof de salsa, G.
G. fut un coup de foudre immédiat et réciproque. Je suis allé vivre chez elle pendant dix jours. Dix jours que nous avons partagé en nous montrant complètement. G. était une âme soeur, de ces personnes que l’on comprend et qui nous comprennent à travers un regard, un souffle, une hésitation, un fou rire. De ces personnes avec qui on a l’impression d’être déjà lié, de déjà se connaître tellement c’est évident, transparent. Ce qui n’empêche cependant pas les peurs de ressurgir. Au contraire. Je suis en voyage, Fernanda m’attend, je suis très clair par rapport à ce que je vis, je partage mon ressenti avec tout un chacun, et je sais que je vais de toutes façons repartir. Le deuxième jour, G. m’a présenté sa soeur, le troisième ses amis proches, le quatrième sa famille, le septième elle déménageait dans un nouvel appartement – sans l’avoir planifié avant notre rencontre – qu’elle appelait parfois “notre appartement”… C’est vrai qu’avec elle je me sentais chez moi, j’ai tout de suite accroché avec ses amis, sa famille m’accueillait les bras ouverts, nous partagions des moments naturels de rire, de détente et de profondeur. Et pourtant je ne pouvais pas rester. Je ne pouvais pas faire une promesse qu’il m’était impossible de tenir. Je suis donc reparti, parti continuer ma route, continuer cette autre expérience sentimentale qui me restait en tête. Je suis parti rejoindre Fernanda en Bolivie.
G. aussi sentait qu’il était temps que je reparte et savait que j’allais rejoindre Fernanda. Elle affirmait ne pas vouloir m’empêcher de vivre ce que j’avais envie de vivre, en pensant comme moi qu’on ne peut empêcher quelqu’un de vivre son ressenti. Il faut cependant en assumer les conséquences… Le lendemain de la classe de salsa, j’avais prévenu Fernanda que je n’allais pas la rejoindre à la date prévue, que j’avais fais une belle rencontre et que je voulais vivre ce moment qui s’offrait à moi. Je l’ai recontacté dix jours plus tard pour lui dire que voilà, maintenant j’avais envie de la voir, et elle a accepté. Fernanda n’est cependant pas une aficionada des courriers électroniques et ne m’avait pas dit qu’elle n’était plus à La Paz. C’est là que le marathon en bus a commencé…

À Sucre avec Fernanda (à ma gauche) et la serveuse française du bar
Depuis Tucuman, je prends un bus de nuit, quatorze heures de route jusqu’à la frontière Bolivienne, arrivée à sept heures du matin, -10ºC au thermomètre, je passe la frontière à pied, me trouve un autre bus du côté bolivien pour continuer jusqu’à La Paz. Départ à dix heures, arrivée le lendemain à sept heures du matin après vingt et une heure de trajet. Petite sieste, consultation de mes mails en début d’après midi pour me rendre compte que Fernanda est à Sucre, soit à peu près à la moitié de l’itinéraire que je viens d’achever… Je repars en arrière, prends un autre bus de nuit jusqu’à Sucre, treize heures de route et j’arrive enfin à destination le matin du troisième jour. J’en suis à quarante-huit heures de bus en trois jours.

La rue des avocats dans la belle ville de Sucre, qui peuvent vous résoudre les cas impossibles...
Les retrouvailles avec Fernanda dépassent de loin mes attentes. Je me rends compte qu’avec elle, je peux vivre cette liberté tant recherchée depuis l’échec de mon mariage. Je suis en train de vivre deux histoires parallèles et intenses qui m’auront au final permis de transformer cet échec en leçon. Ces deux relations concomitantes me font comprendre que j’ai besoin de vivre des relations basées sur un équilibre spirituel, intellectuel et libertaire, c’est-à-dire à peu près l’opposé de la relation de couple que j’ai rejetée il y a sept mois, basée principalement sur l’affectif et le sexuel.

La frontière argentino-bolivienne, que j'ai passée trois fois en deux semaines. Je suis du côté Argentin, aprés le panneau, c'est la Bolivie
Mais après quatre jours magiques à Sucre, je commets ma première véritable erreur. Quinze minutes avant d’embarquer avec Fernanda vers Santa Cruz de la Sierra, G. m’envoie un sms en me demandant comment cela se passe… Je l’appelle, la sens mal, reviens vers Fernanda qui me sent mal à mon tour et me dit qu’il vaut sans doute mieux que je reparte voir G.. C’était un processus de défense mais je ne l’ai pas compris tout de suite. Je culpabilise, ai l’impression que je leur manque de respect à toutes les deux et décide, en deux minutes, honteux, de repartir voir G. qui se trouve à ce moment à Buenos Aires. Cinquante-deux heures de trajet en trois jours de voyage : nuit désastreuse à Potosi, passage calamiteux de la frontière argentine suivi de trente-six heures de bus non-stop jusque Buenos Aires, la tête enfouie dans mes pensées. Nous sommes restés bloqués cinq heures avec le bus à la frontière… Ici aussi les douaniers sont injustes envers les habitants des pays limitrophes, et plus particulièrement envers les boliviens (je n’avais pas eu tant de problèmes à la frontière Argentino-Chilienne). La peur de l’immigration n’est malheureusement pas l’apanage des seuls pays européens.

De retour trois jours à Buenos Aires, Lucio vient d'être papa...
Arrivé à Buenos Aires, G. ne me répond pas, elle est en fait repartie à Tucuman, qui se situait sur mon itinéraire… Elle m’a envoyé un mail en route mais, bloqué dans mon bus, je n’ai pas eu l’occasion de consulter ma boîte. Je reste finalement trois jours, perdu, à Buenos Aires. Lucio est papa depuis deux semaines mais je ne suis plus vraiment le bienvenu dans leur foyer, je me sens rejeté par Soledad, sa femme, qui est en crise post-natale accompagnée de conjonctivite aiguë. Durant ces trois jours, toute la ville me semble hostile, même si c’est sans doute moi qui génère cette interaction négative. En fait G. ne veut plus me voir, elle préfère se protéger… Je décide malgré tout de retourner à Tucuman, hop, seize heures de route en sens inverse.

trajet dans la cabine du chauffeur, à mâcher des feuilles de coca jusqu'à ce que le pare-brise éclate
G. m’explique plus longuement qu’elle ne veut plus s’attacher à moi, “el hombre agua”, qui glisse entre les doigts quand on essaie de le saisir… Elle me répète qu’elle est heureuse de m’avoir connu, que notre rencontre lui a permis d’accéder à une autre conscience, mais je suis un voyageur en exil, insaisissable, inconsistant, qui ne peut donc lui offrir d’avenir immédiat. Elle s’en va. Et moi je me libère. C’est à ce moment que je comprends que je me suis empêché de vivre ce que je voulais vivre… Rester avec Fernanda. Je commets ma deuxième erreur, en n’acceptant pas les conséquences de la première. Je décide de partir rejoindre Fernanda. Je lui ai partagé par écrit mes états d’âme depuis que je l’ai quitté, elle ne m’a répondu qu’une seule fois, pour m’expliquer qu’elle ne m’avait pas tout dit, qu’elle ne m’avait pas exprimé les sentiments qu’elle éprouvait pour moi, en me demandant si vraiment j’allais bien !? Non, vraiment, je n’allais pas spécialement bien, secoué que j’étais par cette tempête d’allers-retours emotionnels et géographiques. Mais j’étais par contre complètement exalté de la vie… Je ne sais pas où elle est, je décide donc d’aller jusque Santa Cruz, où nous étions censés partir ensemble…

L'inconfort de mon séant est largement compensé par la magie des paysages iréels de l'altiplano Bolivien
J’arrive pour la troisième fois en moins de deux semaines à la frontière Argentino-bolivienne. Il n’y a plus de place dans le bus vers Potosi. Je paie directement le chauffeur qui me permet de rester dans la cabine avec lui, assis sur une couverture. L’inconfort de mon séant est largement compensé par la magie que je partage avec mon nouveau compagnon de route. Nous mangeons son repas et mâchons sans discontinuer des feuilles de coca en contemplant les paysages irréels de l’altiplano bolivien, la bouche endormie et les yeux grand ouverts. En voulant éviter un camion dans un tournant, il cogne une branchette et le pare-brise se fend sur la moitié de la longueur. Après une réparation sommaire à base d’epoxy et de pièces de monnaies qui traînaient dans ma poche, nous repartons confiants. La fente n’est cependant pas stabilisée et continue inexorablement sa progression au fil des secousses provoquées par la route au relief de tôle ondulée. Après deux heures, la fissure, dans un spasme, se précipite jusqu’à sa destination finale : le montant central qui divise le pare-brise en deux. Je m’exclame, enjoué, que maintenant il n’y a plus rien a craindre, juste au moment où le pare brise vole en éclat sur mes genoux, heureusement sans conséquence fâcheuse. Au prochain village, le chauffeur place un plastique transparent et je termine le voyage sur un siège laissé vacant et étonnamment plus inconfortable que ma couverte.

Nous sommes bloqué depuis quatre heures à 4200m d'altitude, la route est verglassée
Nous arrivons enfin à Potosi. Je prends de suite un autre bus en direction de Cochabamba, itinéraire plus long que via Sucre mais supposé plus rapide pour rejoindre Santa Cruz de la Sierra. C’était sans compter sur le climat Bolivien. À trois heures du matin, le bus s’arrête. Après trente minutes d’immobilité, j’émerge de mon demi sommeil et regarde par la fenêtre… Nous sommes à quatre mille deux cents mètres d’altitude, le paysage est blanc immaculé, éclairé par une lumière lunaire. Il fait -15ºC dehors et il n’y a pas de chauffage dans le bus… J’ai froid malgré la couverture bolivienne aux motifs de félins africains qui prend pourtant une place folle dans mon sac à dos. On restera finalement bloqué près de huit heures sur place. La route est recouverte d’une impressionnante couche de verglas et il n’y a pas moyen d’avancer. La longue file de bus et de camions qui s’allonge jusqu’à disparaître derrière une lointaine crête montagneuse témoigne que nous ne sommes pas prêts de repartir. Je fini, je ne sais comment, par arriver à Cochabamba et je ne me rappelle plus du dernier trajet en bus jusqu’à Santa Cruz de la Sierra. Était-ce un trajet de nuit? Le voyage est devenu une routine, mon quotidien. Mon foyer est désormais un siège de bus. Ma vie est ponctuée par les rencontres que j’y fais et les pauses repas. Je suis obsédé par mon désir de voir Fernanda, le temps se relativise, l’univers semble s’enrouler sur lui-même comme un pneu d’autobus et la réalité du monde extérieur est factorisée par une constante de mouvement. J’arrive enfin à Santa Cruz de la sierra… Fernanda n’est pas là.

Il y a devant nous une file interminable de bus et de camions... Nous repartirons vers 11h du matin
J’en suis à soixante heures de bus depuis mon départ de Tucuman, cent-septante- six depuis que j’en suis parti pour la première fois il y a deux semaines. Dix mille kilomètres en bus à une moyenne de cinquante-sept kilomètres par heure… Et Fernanda m’envoie enfin un mail pour me dire qu’elle est à Sao Paolo, et qu’elle ne sait pas si elle veut me voir… Advienne que pourra, je lui réponds que j’arrive, prends un avion à quatre heures du matin et débarque sous la pluie à Sao Paolo. J’attends. Un jour. Pas de réponse. Un deuxième jour de crachin. Pas de réponse. Une autre matinée pluvieuse… Pas de réponse. Mon impatience aura raison de moi. Je prends, serein malgré tout, un avion à destination de Buenos Aires. Fernanda m’a répondu quand j’étais dans l’avion. Finalement, elle avait aussi envie de me voir…

La cathédrale de Sao Paolo, sous la pluie
Arrivé à Buenos Aires, comme en état de manque, je me précipite au terminal de bus sans passer par la case départ et je file à Cordoba rendre une dernière visite de trois jours à Mariela, une amie rencontrée sur la fin de mon dernier périple. Dix heures de route, seulement. Coïncidence, quand je suis arrivé à Cordoba, G. s’y trouvait aussi, mais a préféré qu’on ne se voie pas. Elle repartait le jour même pour Tucuman qui se trouve à peine à sept heures de trajet. Il aurait été certainement plus simple de faire le chemin dans ce sens là plutôt que de passer par la Bolivie et le Brésil… Je ne regrette pourtant en rien cette folie routière.

À Cordoba avec Mariela (au centre) et ses amis
Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Mais j’ai appris à suivre mon intuition et à accepter mes erreurs quand j’en prends conscience de sorte que l’erreur puisse se transformer en leçon. J’essaie de ne plus me laisser guider par une quelconque obligation morale ou par culpabilité mais en tentant plutôt, en toute liberté, de suivre ce que me dicte mon instinct, mon ressenti, sans remettre aucunement ce sentiment en question. Dans ce processus, l’analyse est inutile, superflue, voire dangereuse. Elle ne permet, au mieux, que de cristalliser le ressenti par des concepts et des mots forcément limitatifs. Au pire, elle remet en question l’évidence, elle transforme l’assurance en doute dans une logique incohérente au service de l’ego, au service d’un masque de protection qui nie nos blessures, nous évite de vivre nos peurs en nous empêchant donc de les dépasser.

De retour à Buenos Aires, où j'ai retrouvé Cathy et Fred que j'ai emmené dans un de mes restaurants fétiches : Lélé de Troja
J’ai encore fait des rencontres intéressantes par après, une fois de retour à Buenos Aires avant de repartir en Belgique ou encore dans un bus entre la Costa Brava et Barcelone juste avant de partir en mission, mais je reste avec Fernanda et G. en tête. Ce sont deux personnes avec qui j’aurais aimé construire plus, voir jusqu’où on pouvait croître, voir combien de temps le moment pouvait durer… Fernanda vient de terminer son voyage et est retournée en Colombie. Moi je vais terminer ma mission en Iraq et vais partir en Colombie… Il y a déjà pas mal de temps que je ne crois plus au hasard. Nous sommes les créateurs de nos propres interactions, de nos propres expériences, et nous attirons ce que nous ressentons. Mais je sais aussi que jamais rien n’est figé. On verra bien. Ici et maintenant, l’aventure continue…
Hasta siempre!
Patrick
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